Si on tentait une mise en perspective, on pourrait dire
que ma démarche se situe, par certains aspects du moins, dans le sillage de deux tendances
majeures de l'art moderne et contemporain, à savoir le courant gestuel et le courant minimal. A ce titre, elle prend le parti
d'une certaine austérité. C'est qu'à l'intérieur d'un domaine restreint, je m'efforce de faire naître la variété formelle la plus grande. Autrement dit, à partir des moyens les plus pauvres (presque pas de couleurs, pas d'apprêts, pas de procédés canoniques, etc.), tâcher d'obtenir les effets les plus riches - à la fois sensibles et cérébraux, structurels et matériques, objectifs et oniriques, mémoriels et expérimentaux. Etant donné que l'exploration spontanée du monde extérieur devient de plus en plus problématique en raison d'une technologie qui l'analyse, le scrute, le contrôle, le programme et le remplace chaque jour davantage, je poursuis l'exploration
sur le seul versant où elle est toujours entièrement possible, à savoir en intensité. Là, tout est intact, ce qui veut dire que du côté des voyages imaginaires et des aventures de l'esprit tout reste ouvert. Malgré cette indispensable distance, mon univers plastique continue de faire signe vers le monde,
notamment vers le monde des formes naturelles et sa longue histoire,
en particulier dans ce qu'elle a de plus enfoui.
Ce qui m'intéresse, en définitive,
c'est de poursuivre la peinture à hauteur des exigences d'aujourd'hui, donc nécessairement d'une autre manière par rapport à l'outillage, aux schémas et aux objectifs traditionnels de cette forme d'art. Peindre sans peindre à proprement parler, ou peindre en oblique, pour ne rien figurer, sauf l'infigurable énergie créatrice en nous à même d'engendrer toutes les formes. S'ensuivent plusieurs conséquences, tant au niveau de la technique qu'au niveau du résultat. Se démarquant nettement des procédés classiques, ma technique est pourrait-on dire quasi-picturale. Elle accorde
beaucoup d'importance à la rapidité d'exécution (bien que non exclusivement). Comme le pigment que j'utilise, c'est-à-dire l'encre de Chine, sèche très vite, il faut distribuer les lignes de force de la composition à toute vitesse, ce qui introduit un moment acrobatique dans le travail, et du
même coup une dimension d'aléatoire et de risque. Cela ne va pas sans troubler les limites du champ pictural,
du fait de l'invention de situations spatiales inédites, de l'éclatement du cadre, du dépassement de la notion de tableau, et ainsi de suite. Ce n'est pas tout à vrai dire, car parmi les traits singuliers de mon travail il y a aussi un effet
photographique qui brouille les frontières entre les médiums. Il se trouve qu'on ne sait plus si on a affaire à de la peinture, à de la photographie ou à du dessin (voire du design). Encore une fois, cela déstabilise le partage habituel des genres et des niveaux. Le rapport au réel s'en trouve biaisé: aucun face-à-face avec l'horizon de l'immédiat, mais une façon de faire qui épouse la temporalité patiente de l'oeuvre, temporalité à la faveur de laquelle la perception change de nature, les relations entre les
choses ne vont plus de soi, le monde redevient source d'émerveillement.